PREAMBULE A LA BIOGRAPHIE D’AHMED BEY
L'histoire de l'Algérie, telle que la connaît aujourd'hui le grand public, a ceci de
particulier qu'elle ignore certains patriotes qui ont, face à une invasion étrangère,
incarné la résistance du peuple et son attachement à son indépendance.
Il en est ainsi d'un grand résistant algérien qui s'opposa à l'invasion puis à l'occupation
française dès juin 1830, mais dont la vie et les actions demeurent largement ignorées
ou méconnues. Il s'agit d' Ahmed Bey, de son nom complet Hadj Ahmed Ben Mohamed-chérif.
Il fut le dernier Bey de Constantine.
En effet, rien n'est entrepris, à un niveau officiel, pour le sortir de l'oubli et aucun historien algérien n'a publié, à ce jour, sa biographie. Les rares travaux publiés sur sa biographie sont l'œuvre d'historiens étrangers.(1)
Son portrait est certes, accroché au musée du "Makam Echahid", (Monument du Martyr) mais de nombreux Algériens ignorent les faits et gestes de ce héros national. Dans l'enseignement , on rappelle son existence, mais avec quelques phrases qui relèvent plus du slogan que de la pédagogie, des slogans vite oubliés par les élèves. A Constantine, une école primaire porte son nom ainsi que le square"Vallé" du centre ville, par contre, sa tombe est oubliée. Il repose à côté de son épouse, Khadidja, dans le petit cimetière de la mosquée Sidi- Abderrahmane à Alger où il décède après son internement. Sa dépouille sera-t-elle transférée au carré des martyrs du cimetière d'El- Allia, où reposent d'autres grands résistants ?
Cependant, le nom de Émir Abd El Kader, l'autre grand résistant contemporain de Ahmed bey, est cité comme ayant été l'unique dirigeant de la résistance à l'invasion française. Souligner cette discrimination envers Ahmed Bey n'enlève évidemment rien aux grands mérites de l'Émir. La faute incombe aux dirigeants du pays qui, dès l'indépendance, entretiennent une histoire sélective, non pas régionaliste, mais plutôt idéologique. Dans la charte nationale de 1976 le nom de Ahmed bey ne figure pas et dans celle de 1986 un petit paragraphe élogieux lui a été consacré après une discussion féroce entre les membres de la commission nationale de rédaction.
Ainsi, sa participation héroïque aux batailles de Sidi Fredj, Stahouali et Alger face au débarquement français en 1830 est gommée alors que c'est lui et son contingent, renforcé par des tribus de la grande Kabylie, qui inquiétèrent le plus l'armée française malgré la faiblesse technologique de leurs armes. Rien sur l'ultime résistance qu'il avait dirigée devant Alger assiégé. Rien non plus sur la défaite cuisante qu'il avait "osé " infliger à l'armée française devant Constantine en 1836. Une défaite qui eut un immense retentissement en France, dans le reste de l'Europe et dans les pays musulmans. Ce fut, à ma connaissance, la plus grande bataille de l'histoire de l'Algérie, peut-être depuis celle qui opposa les Algériens à l'empereur Charles Quint venu "conquérir " Alger en 1541. N'importe quelle nation au monde aurait gravé à jamais dans sa mémoire les hauts faits héroïques de son histoire, mais en Algérie on y a gravé le mot "OUBLI".
Le plus étrange est le silence sur les 18 années de résistance des montagnards de la Kabylie orientale, ceux des Aurès, les tribus nomades du Sud, les habitants de Constantine, d’Annaba, de Bougie, de Sétif, de Biskra et bien d'autres villes, menées sous l'étendard de Ahmed bey après la perte de Constantine. Tout se passe là aussi comme si la résistance populaire à l'envahisseur n'avait eu lieu que dans l'Ouest du pays.
Quant à ses qualités d'administrateur et sa volonté de rebâtir l'État sur de nouvelles bases, après l'effondrement du pouvoir turco-janissaire, aucune mention n'en est faite.
NI ANGE NI DEMON
Cet ostracisme fût d'abord l'œuvre des généraux colonialistes qui ne réussirent pas à soumettre Ahmed bey. Dénoncé comme le représentant "du joug turc" donc un étranger, il faut l'effacer de la mémoire des "indigènes " , sinon la salir. Une cabale hélas colportée encore de nos jours. Pourtant, les preuves intangibles de sa popularité et de son "algérianité" existent dans les rapports militaires et policiers de l'occupant.
Quant à sa légendaire cruauté envers les femmes, le portrait que Charles Féraud dresse d'Ahmed bey dans sa monographie intitulée "Visite du palais de Constantine" ferait pâlir de jalousie "Mac Beth" où "Jack l'éventreur ". Mais laissons la parole à Marcel Emerit :
" On a fait à Ahmed bey la réputation d'un despote sanguinaire. L'interprète Férraud nous raconte que, dans un accès de colère, il tua l'une de ses femmes, Khadidja, fille d'un caïd, d'un coup de pied dans le ventre, qu'il cravacha un jour sa mère, qu'il fit coudre les lèvres d'une fille de son harem, qu'il allongea jusqu'aux oreilles la bouche d'une autre avec un petit couteau, et bien d'autres atrocités…Tout cela repose sur les racontars de certaines de ses femmes, que les Français trouvèrent au harem après la prise de la ville et qui voulaient ainsi profiter de la bienveillance de leurs " libérateurs ".
Au fond, ces "témoignages" hostiles à Ahmed bey arrangeaient bien le projet colonialiste de C.Féraud et donc, celle des généraux qu'il servait.
Cependant, Ahmed bey n'était "Ni ange ni démon" mais un personnage hors du commun.
Nasr-Edine Guénifi. 6/06/05
1) " Hadj Ahmed bey et la résistance constantinoise à l'occupation ". Par Marcel Emerit. In, les Africains. Ed :Jeune Afrique.
" Mémoires de Ahmed bey " présenté par Marcel Emerit. Revue africaine N°94.
" Histoire des derniers beys de Constantine" par Vayssettes. Revue Africaine
" Le Beylik de Constantine et Hadj Ahmed bey " Par Abdeljellil Temmimi. éd :R.H.M.Tunis 1978.
" Étude sur Ahmed bey de Constantine " Par le Prof. Ercümend Kuran. Ed : R.H.M.Tunis 1974.