Ahmed bey et l’Émir Abdelkader
À chaque anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, discours officiels, presse gouvernementale et privée, émissions télé et radio, prêches, cours d'histoire, conférences… répètent à satiété qu'en 1830 les Français n'avaient trouvé en face d'eux que l'Émir Abdelkader, qu’il fût le seul dirigeant de la résistance et qu'il fondât l’État algérien. Ce qui n'est pas tout à fait juste au regard de la vérité historique, mais ce n'est évidemment pas de la faute à l’Émir si son rôle de résistant est manipulé à des fins douteuses.
Rappelons les faits : Suite à l’occupation française le 5 juillet 1830, l’État algérien dit « Ottoman » s’est effondré. Alger est occupé et l’Oranie abandonnée par son bey. Dans l’Est algérien, le beylicat (ou gouvernorat) était alors la seule institution algérienne en place. Ahmed bey a désormais les mains libres pour y entreprendre les réformes dont il rêvait depuis de nombreuses années. D'abord, débarrasser le beylicat de la domination des Janissaires, abolir le système ottoman et jeter les bases d’un nouvel état avec ses structures administratives et militaires. Puis il forma un nouveau gouvernement composé « d'autochtones » : Kabyles, Chaouias, Maures, Arabes et Kouloughlis (1) Il institua un « majliss» sorte de parlement où toutes les grandes décisions étaient prises à la majorité et Ahmed Bey était tenu de s’y conformer. Il ne s’était pas arrogé les droits régaliens et, contrairement à l’émir Abdelkader, n’exerçait aucun pouvoir religieux. Cette charge revenant au « Cheikh el Islam ». La langue arabe devient langue officielle.
Ce système « démocratique » de gouvernement avait tellement intrigué le Duc de Rovigo, alors gouverneur d’Alger, qu’il le signala à Paris :
« Hadj Ahmed s’est mis à la tête de tous les grands de la province dont il a composé un divan qui le commande aujourd’hui. En résultat, il n’est maître qu’à demi de ses volontés » (2)
En 1834, apparut dans l’ouest du pays un autre gouvernement formé par l’Émir Abdelkader. Dès lors, l’Algérie s’est trouvée coupée en deux : Ahmed bey et l’Émir dirigeaient, chacun dans sa province, la résistance et édifiaient, chacun à sa manière, un « État » sur de nouvelles bases. Mais peut-être vaut-il mieux parler de prémisses d’un État-Nation ?
« L’État national » de l’Émir Abd El Kader, édifié en 1834, soit 4 ans après celui de Ahmed Bey, a duré plus longtemps, jusqu’en 1847. Cette durée a valu à l’émir, en tant que personne et en tant que chef et résistant, d’avoir été fortement médiatisé en France tant par ses ennemis que par les milieux hostiles à la colonisation. « D’ailleurs, le prestige de l’émir était tel que la malveillance et la calomnie restaient prudentes. D’autres furent moins ménagés. Je pense au bey de Constantine, Hadj Ahmed, dépeint avec obstination comme un ogre sanguinaire voué aux pires excès... » (5)
Encore de nos jours on continue de désigner Ahmed bey comme étant le symbole du maintien de la domination turque, et l’émir Abdelkader comme celui du nationalisme algérien et donc, un farouche indépendantiste à l’égard de la « Porte sublime » (nom donné au califat d’Istanbul). Une « vérité » contredite par la réalité de cette époque et dont les archives en témoignent.
Dans leur relation avec le Calife, Ahmed Bey et AbdelKader le considéraient comme le « sultan protecteur de la nation de Mohamed » « l’Émir des musulmans » auquel ils devaient soumission, loyauté et fidélité. Dans une lettre adressée au premier ministre anglais, l’Émir, parlant de lui et des Algériens, écrivit : « Quant au Sultan ottoman, nous nous considérons les fidèles de sa Majesté (…) puisque cette terre est à lui, il en garde la parole » (3) Une allégeance non seulement spirituelle, mais aussi dictée par le contexte politique international qui prévalait à cette époque : celui des conquêtes coloniales lancées par les puissances chrétiennes et animées d’un esprit de croisade. Dans ce contexte, ni l’Émir Abdelkader, ni Ahmed Bey n’avaient imaginé un seul instant séparer l’Algérie de l’Empire musulman. Dans une autre lettre au Sultan Abdelmadjid Abdelkader se présentait lui-même ainsi « Celui qui est respectueusement soumis, qui se réfugie sous votre protection, implore votre soutien et votre pitié, désire votre consentement espère votre grâce, le serviteur de votre Majesté, et de celui des combattants de la religion, Abd El Kader Bin Mohieddine(…) » (3)
Cependant, cette allégeance était assortie d'une condition essentielle : que l'Algérie soit désormais gouvernée par des Algériens autochtones. C'était comme une indépendance nationale, mais dans le cadre de l'empire. Cependant, leur nationalisme naissant ne laissait aucun doute.
Malgré cette allégeance, Abdelkader et Ahmed Bey, attendirent en vain l’aide militaire promise par « la Porte sublime ». Déçu, Ahmed bey s’adressa au Sultan en termes assez durs : « Nous vous informons que depuis 12 ans, nous combattons les Français pour sauver cette province arabe ; vous nous avez négligés (…) Dieu vous jugera le dernier jour, puisque vous êtes notre responsable dans cette vie (…) Nous sommes les serviteurs les plus dévoués de la sublime porte, et si vous nous abandonnez, la honte rejaillira sur vous » (...)« Le jour du jugement, je vous demanderai devant dieu, pourquoi vous avez négligé votre serviteur et la religion du prophète Mohamed, ce dont vous supporterez les conséquences » (2)
Malheureusement, ces deux leaders n’ont pas su ou pu s’allier. Les complots français, ourdis avec l’aide des chefs de tribus corrompus et les monarques des pays voisins, avaient réussi à empêcher une alliance salutaire. Il y a aussi l’ambition de l’Émir qui « … est à l’origine de ses erreurs les plus graves. (…) ainsi son opposition obstinée au Bey Ahmed, qui reste une des gloires de l’Algérie combattante, son excessive méfiance envers les Kouloughlis dont beaucoup étaient d’authentiques patriotes. » (4)
Cette attitude de l’Émir l’a conduit à signer avec le général Bugeaud le traité de la TAFNA (20/05/1837) qui permit aux Français de retirer leurs forces de l’Ouest pour les concentrer sur Constantine et finalement l’occuper après de très durs combats . Ahmed Bey gardera une profonde rancune envers l’Émir. Malgré tout, il tentera à plusieurs reprises de renouer avec lui afin d’unir leurs efforts militaires. « Cette prise de position de Hadj Ahmed de s’associer à l’action militaire de l’Émir (…) prouve que Hadj Ahmed est fidèle aux principes de la résistance algérienne et non aux personnes » (2)
En fin de compte, quelles que soient leurs erreurs politiques, ils ont en commun d’avoir été les précurseurs du nationalisme algérien moderne, de grands et courageux patriotes. S’ils ont fini par déposer les armes devant l’ennemi, c’est parce qu’ils ne pouvaient faire autrement. Ils se sont rendus dans l’honneur. Chacun de son côté et à des périodes différentes, a refusé de gouverner sous le drapeau français comme le leur demandait le pouvoir colonial. L’histoire objective de ces deux leaders reste à écrire, en attendant, il faut leur reconnaître qu’ils sont les dignes héritiers de bien d’autres grands patriotes qui ont jalonné l’histoire de notre pays depuis au moins 3.000 ans. Comme eux, ils ont su répondre, à un moment donné, à l’appel du peuple et incarner son idéal de liberté, d’unité et de dignité.
N’est-ce pas là l’essentiel ?
(1) Il y a aujourd’hui des milliers d’Algériens d’origine Kouloughlis.
(2)Abdeljalil TEMMIMI. « Le Beylik de Constantine et Hadj Ahmed Bey » RHM.Tunis.1978
(3) Lettre de l’Emir AEK au Sultan Abdulmadjid. (10/12/1841). RHM. Page 98.Tunis.
(4) Michel HABART. Introduction à « La vie d’Abd El Kader » par Charles Henry Churchil.ENAL.Alger.1991